CUBA - ATTERRISSAGE DIFFICILE : LA HAVANE 08 / 11 – 11/11 / 2017

Publié le par matthias

Il n'y avait pas que moi qui boitait .

Les premières heures havanaises m'ont instillé rapidement un doute : ce sera donc cela Cuba , pour plus de 3 semaines ? Dur .

Je passe évidemment le passage pratiquement obligé pour le voyageur en solo dans certains coins du monde que les premières paroles échangées sur le sol national ( en dehors de l'aubergiste du point de chute ) sont avec l'une des prostituées qui marche par là ( Rio, Shanghai, …) . Alignement des planètes : heure : 22 H ,  passage touristique : le Malecon, avenue du bord de mer .

Mais qui donc voudrait prendre l'air à cette heure sur la plus célèbre rue de la mer de Cuba, en sortant de 10 heures d'avion, 1H30 d'attente aux bagages, une heure pour chopper du cash avec deux marseillaises ronchonnes , puis encore une heure de plus pour déposer son bardas dans le dortoir en plein jet-lag ( le seul du séjour a priori, vu que ça ne semble pas existé vraiment ailleurs), sans vouloir niquer son coup sur la liste des courses ? A priori moi . Ou alors c'est mon côté pisse-froid .

Je loge sur Habana Centro , vaste quartier très Belle Epoque, mais complètement défoncé de partout ( immeuble, route, poubelle, éclairage défaillant ) . Une beauté plus que fanée . A l'Est, Habana Vieja, le quartier historique, à l'Ouest Vedado, quartier plus cossu avec son université et ses institutions . Encore plus à l'Ouest Miramar que je n'ai pas visité , le Neuilly-Miami local où loge Raul Castro .

Levé jet-lagué, je file au petit matin rosissant directement à Habano Vieja , rues en damier , que je quadrille presque systématiquement .

Une puissante photogénie de la misère et de la richesse tout ensemble à la fois .

Un mix détonnant d'hôtels 5*, d'immeubles lépreux et éventrés, de palais hispaniques historiques restaurés et pimpants, de monuments extraordinaires ( Teatro Nacional, Capitol ) , d'une extrême pauvreté de ses habitants ( porte-fenêtres ouvertes, on voit tout du peu de l'intérieur de chez eux, à la lumière flabarde de la l.e.d. local ), de magnifiques décapotables américaines fluos et chromées des 50s', des mêmes ( ?) déglinguées et cabossées charriant un monstrueux nuage noir à chaque embrayage, de terrasses de café pleines des croisiéristes ravis du jour, mojito ou daiquiri à la main, bercés au son d'un grupo par un Cha-Cha-Cha ou une Rumba . Sympas les premières heures , mais dès la seconde journée , j'en avais déjà presque marre d'entendre pour la 10ème fois, en passant, le même tube de Compay Segundo ou Hasta Siempre Commandante . Seul la tête du touriste tout sourire était différente . Et puis qu'est ce que cette misère absolue au paradis de la Revolucion Cubano faite d'égalité pour tous ? Tous également miséreux  surnageant au milieu des flots des devises touristiques sans en boire la saveur d'un tasse ?

Comme souvent, un peu plus de temps, un pas de côté , et tout devient différent .

Après quelques visites consciencieuses des très belles demeures coloniales, des musées d'arte cubano, je n'y étais toujours pas, à être interpellé dans la rue en continue pour se voir proposer un taxi ou des cigares, ou autres choses . Trop de sollicitations et de codes à intégrer d'un coup. J'ai l'impression d'être un gros dollar avec un girophare sur la tête .

Mi amor par-ci, mi amor par-là de la gardienne de musée à la vendeuse du pan con queso y jamon ( ça, je vais comprendre ensuite que c'est la manière dont les cubaines interpellent quand elles posent une question ou qu'elles sont affirmatives ) .

Déjà avec un pas en hauteur , ça va mieux . Direction Vedado et ses hôtels de la période de la domination américaine où la Mafia new-yorkaise avait bordels et casinos ouverts partout en ville, avant de se faire chasser du tapis vert par Fidel et ses barbudos .

Un tour par l'Hotel Nacional, haut-lieu de cette période , qui joue à fond le passé «  au bon temps des 50s' » , avec son wall of famous d'hier ( portraits de Lucky Luciano, Rita Hayworth, Errol Flyn …) et d'aujourd'hui ( Paris Hilton ou Mahmoud Ahmadinedjad pratiquement côte-à-côte … ça n'ira sans doute pas plus loin ) . Et pratiquement en face, l'autre sommet hôtelier mafiosi , le Habana Libre .

Et au 25ème , c'est l'extase .

Nous sommes 2- 3 photographes à dominer en mode panoramique la cité s'entendant finalement à perte de vue , Habana Vieja ne figurant que par quelques architectures au loin . La mer, immense , bleue, les orages au loin, qui se rapprochent, l'architecture en couleur, la lumière . Avec un daiquiri , j'y passe facilement deux heures , à laisser filer le temps . Et faire passer les trombes d'eau qui ont fini par s'abattre .

A Vedado, peu de rabatteurs, du calme, de beaux immeubles, des hôtels particuliers reconvertis en institutions littéraire, musicale, médicale ou administrative, de larges avenues arborées et propres, des cubains qui vaquent à leurs occupations . Je respire . Allez , encore un effort .

Ce sera pour le lendemain, après avoir checké ma dernière nuit avant le vol du retour dans une casa particular... de Habana Vieja ! Parce que le calme c'est bien pour se balader, mais pour le soir, fiesta y musica, c'est pas mal aussi ! Et puis je sens bien que si j'ai pas encore tous les codes aujourd'hui , d'ici 3 semaines ce sera une tout autre affaire . Claro que si .

Le pas de côté, je le fais en prenant le bac pour traverser la baie de La Havane : coupure du Figaro tout juste whatsappé par ma sœur et article du Routard m'entraînent juste en face, à Regla, au sanctuaire de Santa Maria , haut-lieu du culte afro-cubain de la Santeria .

Comme au Brésil, les esclaves ont apporté avec eux leurs dieux Yoruba ou Congo . Pour résumer ( ça pourrait en faire des thèses sans doute ) , une majorité de cubain prie un dieu africain différent « derrière » la figure du saint catholique qui est représenté . C'est la Santeria . Ainsi les églises sont en apparence identique aux nôtres . Mais c'est en façade.

La pratique est également domestique ( les églises étant d'ailleurs généralement vides en journée ) et j'ai vu très souvent dans le salon des particuliers chez qui j'habite, ou dans des magasins, de petits autels à offrandes en pesos, avec la même statue d'un saint martyrisé .

A Regla, j'ai eu tout de suite le sentiment de commencer à voir le Cuba des cubains . Et pas un décor fait d'extrémités difficile à avaler .

Juste en prenant un petit bateau pendant 20 minutes .

Là, plus de voitures, pratiquement , et donc plus de bruit. Les gens marchent . Et le choc de la couleur et de la lumière . Je sens la mer pas loin, et c'est bien .

Les rues sont nickels, les maisons basses, aux peintures chatoyantes, des mercados d'approvisionnement à l'angle de chaque rue où la denrée rationnée semble rare sur les étals . J'ai pris en photo celle du charcutier qui, sur son vaste billot sous le regard du portait du Che, présente à sa clientèle son unique morceau de mortadelle . Les premières impressions du système économique me font me poser bien des questions . Qui vont trouver leur réponse . Car quoiqu'il en soit , tout le monde mange à sa faim .

Un truc parmi tant d'autres dans ce monde cubain, unique à plus d'un titre, je suis tout de suite scotché par la typo du lettrage coloré des devantures de magasins : tout à la fois caraïbe et 60's . Et de manière générale, rien ne semble avoir bougé depuis 60 ans . Voir plus , quand on voit les transports en commun hippo-mobile ( Eh oui la calèche à cheval a eu un avenir ici, voir le landeau balzacien ) .

Les fenêtres sur les intérieurs sont toujours ouvertes, mais cette fois , l'image n'est plus celle de la misère, mais d'une normalité cubaine que je reverrai très souvent ensuite  : maison basse tout en longueur, en bord de large fenêtre sur rue, vision du salon sous près de 4-5 mètres sous plafonds, sur un carrelage en ciment coloré très fin XIXème, quelques rocking-chairs en bois sombres sont posés , table basse, poste de télé, amoncellement de bibelots en verre ou porcelaine des temps glorieux, agrémentés de fleurs en plastiques toutes contemporaines et de photos des enfants diplomés, à l'arrière quelques colonnes en faux marbres, encore quelques pièces de mobiliers en bois précieux , et plus loin on devine la présence d'un patio-paraiso , enchanteur et arboré .

Je continue comme ça à marcher sur quelques kilomètres ( avec mon gros pied ) jusqu'à Guanabacao, au milieu de l'activité de la vie cubaine (toutes les générations sont dehors à déambuler ou assis sur leur chaise devant chez eux, bici-taxi circulant dans tous les sens, marchés aux fruits, légumes et viandes ( c'est l'abondance mais pas la diversité) , particuliers vendeurs de pièces détachées de robinetterie ou de friandises sur leur perron, un verre de guanapo avalé par ici ( jus de canne à sucre fraîchement broyé ) , une croqueta de pescado par là, de quel fonctionnaire ( le guide dit 84% de la population travaille pour l'Etat, pays communiste oblige ) coure après son bus déjà bondé , de quel gamin revient en uniforme immaculé de l'école , chaussettes blanches remontées jusqu'au genoux et petit fouloir rouge ou bleu noué autour du cou, et de tous ceux qui cherchent le signal wifi d'Ectesa à l'ombre de la place publique pour un facetime à toute heure .

Et partout toujours cette lumière et cette couleur .

Je reviens de ma balade d'en face rasséréné . La vue de La Havane, au loin , étant d'ailleurs formidable , entre paquebot de croisière, grues des docks, marine marchande, dans la vaste baie que dominent des forteresses espagnoles, et avec comme skyline tropicale, les bulbes anachroniquement dorés sous ses latitudes de l'Eglise russe et la coupole du Capitole ).

Léger et prêt à continuer le chemin quelques heures plus tard vers Trinidad, l'ancienne capitale coloniale des plantations sucrières , plus au centre de l'Ile .


 

PS : j'ai compris pourquoi les immeubles d'habitation du centre-ville étaient souvent peu entretenus , dévastés voir ruinés . Une mauvaise conjonction politico-socio-climatique .

Quand Fidel et ses combattants ont pris le pouvoir , puis ont nationalisé toute l'économie, des centaines de milliers de personnes, souvent les plus aisés ou les plus impliqués dans la dictature de Batista, ont fui le pays . Et ces derniers habitant souvent les plus beaux immeubles du centre-ville, ceux-ci s'en sont trouvés vides . Vite occupés par les plus pauvres appelés par le nouveau régime. C'est comme si la majorité du 6ème et du 7ème arrondissement étaient occupés du jour au lendemain par les habitants de Grigny ou de Sarcelles ( par exemple ! ) . Au bout de quelques décennies, faute d'un entretien impossible , tout s'effondre : la cage ne nourrit pas l'oiseau .

Mêmes causes ( en quelque sorte) , mêmes effets ( moindre tout de même) pour le centre-ville d'Alger, pour ce que j'en avais vu . Mais c'est une autre histoire . Ca m'y fait pensé , parce que j'avais eu également là-bas le choc de la lumière et de la couleur ( bleu et blanche cette fois-là ) .

Et pour Cuba, s'y ajoute enfin le fléau des ouragans annuels pour une ville plantée en bord d'océan ( Irma, le dernier, a été encore plus dévastateur que les Andrew ou Hugo ) .

 

 

 

Publié dans CUBA 2017

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